Louise Cathala
L6HI0145
| Fiche de lecture Emile Combes, itinéraire d’un républicain charentais, par Olivier Ginestet. Geste Editions, 2006. |
14/20. Une bonne approche du personnage de Combes par la dimension locale, très forte chez ce sénateur, qui ouvre sur une autre dimension de la vie politique républicaine. On pourrait cependant compléter l’approche de la politique nationale de Combes par la prise en compte des finalités qu’il lui a données, et de l’aspect « pouvoir des comités » qui a beaucoup frappé les contemporains.
I/ Quels sont les principaux thèmes développés dans cet ouvrage ?
Le livre est une biographie succincte d’Emile Combes (1835-1921), personnage politique influent de la IIIe République
L’ouvrage, assez court, me semble développer un thème dominant : le « combisme ».
Le combisme » est cette façon si particulière dont Emile Combes a exercé le pouvoir lorsqu’il était président du Conseil de juin 1902 à janvier 1905. Si François Caron[1] considère le combisme comme « un nouvel ordre moral qui, sous prétexte de sauver la République, en détruit les principes », il paraît sage de nuancer ce jugement.
Peut-être fait-il allusion ici aux racines chrétiennes de la France, argument souvent employé par les opposants à la politique de sécularisation. Non, je crois que François Caron fait allusion aux principes libéraux, opposant ainsi Combes à Ferry, dans une optique « républicaine libérale ». Ces « principes » auxquels fait allusion François Caron sont en effet ceux qu’Emile Combes a voulu modeler afin que la France puisse évoluer sur la voie qu’elle s’était elle-même tracée : celle de la laïcisation, qui n’a pas été le seul fait d’Emile Combes, car lorsqu’en 1902 celui-ci arrive au pouvoir, beaucoup de lois conduisant la France vers une République plus laïque avaient déjà été votées.
En ce qui concerne « l’ordre moral », il est vrai qu’Emile Combes s’est beaucoup appuyé sur le relais de « comités républicains » à travers la France, certains comparant même Emile Combes à « Robespierre » en référence à la période de la Terreur et au Comité de Salut Public.
Mais en ce qui me concerne, je reste convaincue qu’il s’agissait autant d’un moyen de faire sa propre propagande comme n’importe quel homme politique, qu’un moyen pour diffuser et faire comprendre au niveau régional la politique qu’il menait au niveau national.
Ce qu’il faut à mon avis entendre par « combisme », et tel qu’Olivier Ginestet l’explique dans son ouvrage, c’est que c’est « un courant politique issu du nom – et de l’action – d’Emile Combes, et ce n’est pas une doctrine politique issu d’une philosophie ». En effet, Combes lui-même n’était probablement pas conscient qu’il était en train de créer une façon nouvelle de faire de la politique. Le terme « d’ordre moral » pour définir le combisme paraît dès lors exagéré. On peut, me semble-t-il, parler de mouvement populaire. Effectivement, comme le montre le succès des voyages en province du président du Conseil.
Ainsi dans le sillage de Jean Jaurès, les partisans du combisme considèrent que la laïcité et le social sont liés. Et en effet, ce qui a aussi marqué le ministère Combes, ce sont les différentes réformes sociales qu’il a entreprises, comme la réforme du service militaire et des armées, la retraite pour les travailleurs, et une partie du rachat des chemins de fer français. Dans le domaine social également, c'est le même homme (qui de surcroît est médecin) qui fera voter dans son département l'agrandissement et la rénovation (gros budget) de l'hôpital psychiatrique de Lafond (1909), et de deux asiles de vieillards et qui en 1903, en sa qualité de Président du Conseil, avait signé la loi portant précisément obligation d'assistance aux vieillards et aussi celle de 1904 en faveur des enfants assistés.
Dans le domaine scolaire il en est de même: c'est en ancien enseignant et préhistorien, et en rapporteur de grands dossiers sénatoriaux sur l'enseignement qu'il se bat pour obtenir - et obtient - (1889) une subvention en faveur des instituteurs qui pratiquent ou font pratiquer à leurs élèves des fouilles archéologiques. Il met aussi en place des indemnités en cas de longue maladie, ce qui constituait un embryon de sécurité sociale.
II/ Que nous apprend t-il sur les rapports entre politique et religion dans notre période ?
Nous allons étudier quel fut le lien d’Emile Combes avec la religion catholique et comment cette influence, très puissante tout au long de sa vie, l’a-t-il amené à la politique qu’il a conduite, ou tout du moins à la politique que sa légende lui attribue, peut-être pas toujours à juste titre d’ailleurs.
Ce qui rend la vie d’Emile Combes intéressante pour nous historiens, c’est qu’elle nous permet de traverser plusieurs régimes politiques : la restauration de 1830, la monarchie de juillet, le 2nd Empire, et pour finir la IIIe République.
Nous allons donc suivre de manière chronologique la vie d’Emile Combes, en observant les rapports successifs que celui-ci entretien avec la religion et la politique lors de certains moments clefs de la vie politique française.
La vie d’Emile Combes est une vie riche, au cœur de laquelle politique, religion, mais aussi liberté, s’entremêlent souvent, s’évitent parfois, mais ne séparent finalement jamais.
Emile Combes a très tôt été influencé par un cousin de la famille, Jean Gaubert, qu’il appellera par la suite son « oncle ». Lors de son baptême le jour même de sa naissance, le 6 septembre 1835, Jean Gaubert est choisi pour parrain, choix important s’il en est puisqu’ Emile Combes sera très longtemps influencé par cet ecclésiastique autoritaire, d’où une longue interrogation d’Emile Combes quant à savoir s’il poursuivrait ou non une vie ecclésiastique. On ne peut s’empêcher de noter combien cette indécision originelle d’Emile Combes a joué un rôle décisif dans sa vie politique : ses adversaires politiques le traiteront par exemple de « défroqué ».
Lorsqu’il devient franc-maçon à 32 ans, Emile Combes est déjà bien inséré dans la politique locale et régionale. Il y place de nombreux espoirs, voyant la Franc-maçonnerie comme ayant les avantages de l’Eglise sans en avoir les inconvénients. Mais très vite il s’y sent à l’étroit : « toutes les chapelles sont pour lui des carcans qui restreignent la liberté de l’homme »[2]. Il se forge alors une « confession personnelle », un mélange d’idéalisme et de politique, qui conduira à une politique mêlant la laïcité et le social, une politique que l’on qualifie aujourd’hui de « combisme ».
Si le nom d’Emile Combes est associé à la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat, c’est parce qu’il en fut à l’origine. En effet, il n’était plus président du Conseil depuis déjà presque un an lorsque la loi fut adoptée le 9 décembre 1905.
Le 12 juin 1902, il obtient l’investiture du Parlement qui approuve la formation de son cabinet. Les enjeux, politiques et religieux, sont considérables : Emile Combes se doit de faire appliquer la loi de 1901 sur les associations, et il est chargé de mener à bien l’abrogation de la loi Falloux, la réforme visant directement la liberté de l’enseignement. A peine un mois après sa prise de fonction, il ferme 125 écoles hors la loi. Puis la loi Falloux est abrogée, la loi Combes sur la suppression de l’enseignement congréganiste la remplace le 7 juillet 1904. Comment expliquer une politique laïque si ferme de la part d’un ancien séminariste ? Ce que l’on peut observer, c’est qu’Emile Combes est moins radical qu’il n’y paraît au premier abord : en effet, sa loi sur l’enseignement congréganiste interdit d’exercer aux congrégations religieuses, mais ne refuse pas la liberté d’enseigner aux religieux sécularisés : on ne voit pas comment il aurait pu le faire, et il aurait fallu pour cela une nouvelle loi.
L’articulation entre la politique, la religion, et la liberté de l’individu reste donc difficile, comme en témoigne ses relations plus que tumultueuses avec le Vatican : suite à une ingérence de la papauté en ce concernait la nomination des évêques (c’est un peu plus complexe : Combes a remis en cause la tradition d’entente préalable et lance une application stricte du texte concordataire ; d’autre part, il y a l’affaire italienne), Emile Combes rompt officiellement les relations entre la France et le Vatican : profondément concordataire, Emile Combes n’en reste pas moins très « gallican », et espère que la future loi de séparation permettra à la France de garder un certain contrôle sur son Eglise. Il en est de même lorsqu’il est sénateur et chargé de la commission sur l’instruction dans la colonie d’Algérie. Bien qu’il ne soit pas pro musulman, il comprend que « la religion se mêle à tout dans l’existence de l’arabe » et que « froisser sa religion, c’est le froisser dans ses intérêts les plus immédiats comme dans ses sentiments les plus intimes. » Pour Jean Baubérot, les Républicains laïcisateurs considèrent en général l’islam comme une religion moins cléricale que le catholicisme. Le paradoxe repose donc sur le fait qu’il s’oppose à la religion catholique qui menace la république, mais qu’il voit la religion musulmane comme un vecteur de développement culturel.
Une fois mort, la légende populaire schizophrène[3] du personnage ne fera qu’amplifier cette idée d’Emile Combes comme ayant été le « petit Père », « l’apôtre du bloc des gauches », le « patriarche » du parti radical, ou encore le « pape » du radicalisme.
III/ Que vous a apporté la lecture de cet ouvrage ?
Tout d’abord, cet ouvrage m’a fait découvrir une région et un département à travers le cheminement politique d’Emile Combes. Le département de la Charente Inférieure, aujourd’hui Charente-Maritime a été créé à la Révolution française, le 4 mars 1790 en application de la loi du 22 décembre 1789, à partir des provinces d'Aunis et de Saintonge (dont Pons fait partie), avec Saintes comme chef-lieu. En 1810, Napoléon à travers un décret impérial, transféra le chef-lieu à La Rochelle. Ce département au curieux destin porta le nom de Charente Inférieure jusqu'au 4 septembre 1941 : ce sont les exportateurs de Cognac qui demandèrent le changement pour préserver la réputation de qualité de leurs produits.
D’autre part, le titre de l’œuvre, qui est « itinéraire politique d’un républicain charentais » montre bien l’ancrage d’Emile Combes dans une région, qui n’était pas sa terre natale, lui étant né à Roquecourbe, dans le Tarn.
Et de fait, ce qui m’a également interpellé dans cet ouvrage, c’est aussi la manière très particulière dont Emile Combes est présenté, lui que sa légende noire décrit comme le « pape du radicalisme ».
Ce qui m’a séduit dans cette façon de présenter le personnage, c’est manière dont on sent qu’ « il n’y a pas de déchirement entre l’élu local et l’élu national »[4]. Je pensais que la politique était une vocation, une soif de pouvoir, une envie de toute-puissance. Or Emile Combes raconte que « la politique s’est emparé de lui par surprise, sans crier gare ». Et au fur et à mesure de la lecture de l’ouvrage, nous découvrons en effet qu’il a pris goût à la politique de façon originale, en restant toujours fidèle à sa terre d’élection d’origine qu’est la Saintonge.
En poursuivant ma lecture, j’ai découvert combien ce département avait longtemps été le plus bonapartiste de France, et j’ai donc été surprise de la façon dont Emile Combes a changé la donne politique en implantant peu à peu les idées républicaines qu’il défendait dans cette région. En accordant une grande importance à son implantation locale, Emile Combes va petit à petit gravir les échelons pour accéder, presque malgré lui, à de hautes fonctions nationales : d’abord professeur à Pons en 1860, Emile Combes, tenté de partir, est retenu dans la ville par l’abbé Hudde qui se charge de lui trouver une femme grâce à laquelle il pourrait rester dans la ville. C’est chose faite lorsqu’en 1862, il épouse Maria Dussaud, fille d’une famille de notable de Pons. Puis Emile Combes devient maire de la ville en 1878, entre au conseil général de la Charente Inférieure en 1879, devient sénateur en 1885, ministre de l’Instruction publique et des Cultes dix ans plus tard, puis président du Conseil en 1902. De même, c’est lorsqu’il était médecin à Pons, et qu’il sillonnait la région afin de visiter ses malades, qu’il a commencé à réellement prendre plaisir à rencontrer les gens, et son rôle de notable lui a permis de construire un réseau de soutien et d’amitiés qui sont nécessaires à une carrière politique.
La popularité d’Emile Combes, même lors de la période pendant laquelle il est président du conseil et menait la France vers la Séparation des Eglises et de l’Etat, montre en quelque sorte la fascination qu’exerce un certain type d’homme politique, qui, sans jamais renier son ancrage régional au sein d’un département très longtemps bonapartiste, a mené avec conviction une politique risquée, malgré tous les éléments qui se dressaient en travers de sa route.
Ce qui est intéressant de constater également, c’est le décalage entre la légende du personnage et la réalité apparente de son action. Par exemple pour Daniel Halévy[5], « Combes est un exemple de passion anticléricale ». « Passion » certainement, mais pour la politique, et pour le goût du combat. En ce qui concerne l’anticléricalisme de Combes, il faut à mon avis en atténuer quelque peu la portée, même s’il est vrai qu’Emile Combes a mené une politique très ancrée à gauche, très radicale envers la religion catholique. L’observation d’Olivier Ginestet selon laquelle « Emile Combes était bien anticlérical, mais pas antireligieux » me paraît juste. (Combes est en fait très marqué par le spiritualisme de Cousin, de Michelet et de Quinet). L’exemple est celui lors du débat sur l’instruction en Algérie, dans lequel il prônait l’instruction du peuple algérien par la tolérance religieuse, en refusant la suppression des médersas, ces écoles coraniques qui étaient, pour la droite, un foyer de religieux fanatiques.
De même, lors de la loi du 7 juillet 1904 sur l’enseignement congréganiste, il prônait d’interdire l’enseignement aux congrégations religieuses, mais ne refusait pas la liberté d’enseigner aux religieux sécularisés. On voit qu’Emile Combes, malgré le fait qu’il soit impitoyable envers les congrégations religieuses, tente toujours d’être plus tolérant avec l’individu.
[1] François Caron, La France des Patriotes, Poche, 1993.
[2] Olivier Ginestet, Emile Combes : itinéraire politique d’un républicain Charentais. Geste, 2006.
[3] Olivier Ginestet – Emile Combes : Itinéraire politique d’un républicain charentais.
[4] Gabriel Merle – page web de l’auteur, http://pagesperso-orange.fr/lespelletan/Merle1.htm
[5] Daniel Halévy : La République des Comités, Grasset, 1934.
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