BOUTHERIN Basile.
L2S4 – Histoire contemporaine.
15/20 Très bon travail, excellemment rédigé.
| Autocritique. Edgar Morin. |
· Quels sont les principaux aspects de l’ouvrage ?
Comme l’explique Edgar Morin tout au long de son développement, ce livre, au contenu souvent métaphorisé, s’articule autour de divers axes de pensées ; pensées ayant habitées Morin tout au long de son adhésion au communisme stalinien de 1942 à 1951-52.
Le premier aspect important de cette Autocritique est la justification.
Morin en effet, tente, sans essayer pourtant de convaincre le lecteur, de montrer de quelle manière il a pu devenir, et rester un communiste convaincu. Comme il nous le dit, il essaye de s’interroger « sur une foi hier source de toute assurance, aujourd’hui étrangère et ennemie ». La question est de comprendre effectivement comment cet homme, et par là même comment tant d’autres ont pu pendant la guerre rejoindre le communisme, qui reste pour Morin « l’expérience la plus profonde et la plus présente » qu’il ait jamais vécu.
Morin avoue pourtant lui-même dans cet ouvrage que s’il avait « examiné l’histoire de l’URSS avec quelque attention critique, jamais [il n’aurait] pu fonder le stalinisme en Raison ». L’enjeu est alors d’expliquer et de comprendre comment il fut possible pour cet homme d’adhérer à des idées qu’il se chargera de combattre par la suite ; du moins certaines d’entre elles puisque Morin entend bien « conserver l’esprit idéaliste ». Il se dit même encore communiste dans la suite de l’ouvrage
Le besoin de justification - mais pas la demande de compréhension - est donc présent tout au long de ce livre. C’est donc la raison pour laquelle Morin nous apprend que sa première motivation fut de rejoindre le parti qui s’érigeait comme le rempart contre le nazisme, puisque c’est après l’invasion allemande de l’URSS et surtout après la victoire soviétique de Stalingrad qu’il fit le choix de devenir communiste (« seul le communisme stalinien était l’antidote du fascisme. »). Cette argumentation constitue la première partie de la justification de Morin. La seconde concernant son choix de demeurer communiste après la fin de la guerre et à la vue de tous les crimes staliniens (cf : « la politique du parti nous apparaissait comme un ordre naturel qu’il aurait été […] absurde de contester » + « de me poser ce genre de questions c’était trop »).
Le second aspect important auquel Morin accorde beaucoup d’importance du fait de son statut d’intellectuel est la politique culturelle au sein du parti après la guerre et dans les années 1950. On se rend aisément compte, à la lecture de cette Autocritique, qu’il était dur pour un non-communiste et plus encore pour un communiste, de critiquer la politique culturelle du parti sans être qualifié de « fasciste » ou « d’agent de l’impérialisme » par les membres du parti. Morin illustre cet argument par l’exemple de son article publié dans l’hebdomadaire l’Observateur et qui valut un « blâme » de la part du parti (par le biais d’Annie Besse, future Kriegel), ce journal étant considéré par celui-ci comme « ennemi » du parti, et son rédacteur C. Bourdet comme un « agent […] de l’Intelligence Service en France ».
Par ailleurs Edgar Morin nous explique dans son tableau (p 161) que la Vulgate et l’Esprit stalinien ont développés un mode de pensée érigeant le parti en une machine infaillible : « Le parti a toujours raison ».
Néanmoins il est intéressant de constater qu’assez paradoxalement jamais Morin n’écrit le « parti » avec un « P » majuscule et qu’il raille même ceux qui procèdent ainsi. Peut-on voir ici la manifestation du détachement complet de celui qui durant 10 ans soutint fermement le parti (« Le parti était ma patrie. Le parti était ma famille »), la question se pose. On assiste donc à l’ambivalence entre les réflexions d’un homme désabusé et à la critique assez ferme, et les souvenirs – presque nostalgiques – d’un militant convaincu, dans le même temps.
Un troisième aspect important de ce livre est la question consistant à savoir s’il était possible ou non dans les années 1940-50 d’être « un révolutionnaire non stalinien ». Morin dans un article « jugé exécrable [et qui] ne fut pas publié » écrivit que oui. Oui, pour lui il était possible d’être révolutionnaire, mais de ne pas être stalinien. Ceci comme il nous l’apprend, constitua sa première réelle rupture avec le communisme stalinien même s’il écrit à la page 156 que quitter le parti, il y songeait depuis 1949 (cf procès Rajk). On retrouve donc ici le perpétuel questionnement de l’écrivain qui à travers une prose magnifique et un style incroyablement métaphorique tente de nous faire comprendre ce que fut son tiraillement permanent entre l’envie d’abandonner ce parti en lequel il ne croyait plus guère, et l’impression, en effectuant ceci de « renoncer à transformer le monde, […]renoncer au meilleur de soi-même ».
· Comment cette étude permet-elle de comprendre l’histoire politique du XXème siècle ?
Il apparaît clairement à la lecture de ce livre de Morin, que le communisme français en particulier et européen, voire mondial, en général furent une composante majeure de l’histoire politique de notre monde durant une grande partie du XXème siècle. Morin en effet tente de nous montrer à quel point le communisme (et le stalinisme particulièrement pour les années 40-50) modela de manière particulière les relations entre les Etats et la politique elle-même puisque selon l’auteur « la force de l’appareil stalinien était […] d’entretenir une psychologie de guerre en temps de paix ».
Par ailleurs Morin tente dans le même temps de nous montrer que le but de l’URSS était d’apparaître comme un Etat « universel » et de devenir un modèle pour tous ceux qui comme Morin pensait « que l’homme n’était pas réalisé et qu’il était son propre avenir ». C’est d’ailleurs après s’être rendu compte que le but du communisme n’était pas d’être réellement un Etat universel que l’auteur s’en éloigna, l’URSS étant « devenu un état étranger […] ; étranger parce que vidé de toute universalité »
Cet ouvrage nous aide donc à comprendre ce que fut l’histoire politique du XXème siècle en rendant au communisme une dimension que l’on a trop facilement tendance à occulter au regard de tous les crimes du stalinisme, du maoïsme, etc…, sa dimension avant tout personnelle. En effet pour beaucoup de ses militants le communisme fut avant tout une source d’espérance et/ou de désillusion personnelle. Ce fut d’abord l’espoir de vaincre le nazisme (« le combat véritable était celui qui opposait les deux titans du siècle »), puis le désir de voir jaillir « l’idée de révolution, […] le partage de tout avec tous… » mais aussi malheureusement le sentiment d’être trahis par ceux que l’on a longtemps considéré comme ses « frères », l’impression de se rendre compte qu’au final « la seule différence avec le nazisme était dans l’archaïsme des méthodes ».
Finalement quand Edgar Morin écrit à la fin de son ouvrage qu’il a « perdu le rêve du salut » il rend volontairement – ou non – compte de ce que purent être les désillusions de nombreux déçus du communisme suite à la fin de la guerre et à la découverte des crimes staliniens qui allaient à l’encontre même de tout ce qu’ils avaient pu défendre ou souhaiter (cf rapport Khrouchtchev – 1956). C’est donc en réalité avant tout dans sa dimension personnelle que cette Autocritique permet réellement de saisir une partie de la politique française et mondiale du XXème siècle.
· Que vous a apporté la lecture de cet ouvrage ?
La lecture de cet ouvrage m’a beaucoup apporté personnellement. J’ai trouvé vraiment forte la manière dont Edgar Morin nous fait part de tous ces espoirs placés à une époque dans le communisme et de toutes les désillusions qui en résultèrent.
L’honnêteté de cet homme qui écrit justement qu’au sein du parti « tout effort d’honnêteté était perçu comme malhonnêteté » force l’admiration lorsque l’on s’aperçoit qu’en aucun cas il ne tente de séduire le lecteur et de se faire passer comme une victime du rêve communiste.
Edgar Morin assume, et il le fait jusqu’au bout. Cet homme qui a « perdu la foi en l’évangile selon saint Marx » ne regrette rien de cette expérience qu’il a tenté comme il l’explique au début de son ouvrage, de transformer en conscience, afin d’être prêt « pour un nouveau commencement », mais au contraire la voit comme un « voyage [en] grandes profondeurs ».
La lecture de cette Autocritique m’a donc apporté un recul que je ne possédais pas du tout sur ce que fut le côté sombre du communisme, appareil manipulateur et dictatorial au sein duquel ses militants qui pourtant se battaient pour un idéal égalitaire n’avaient pas droit de parole et d’opinion.
Il est paradoxalement intéressant de voir que Morin lors de son exclusion de ce parti qu’il critiquait pourtant depuis quelques années cru avoir perdu « le sens de la vie ». L’opposition entre la critique et la fascination du parti se dégage donc incroyablement bien dans cet ouvrage qui reste pour moi l’une des meilleures analyses personnelles de ce que fut le communisme en France, le seul parti « ou le mot camarade […] veut dire frère ».
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