mardi 27 mai 2008

Fiche de lecture L6Hi295 Clémence Cazemajour

Fiche de lecture: Capitalisme, socialisme et démocratie, Schumpeter, 1942

17/20 : une excellente fiche de lecture, qui montre que l’on peut à la fois lire un texte attentivement, en respectant toute sa richesse, et conserver à son égard un certain recul.

Capitalisme, socialisme et démocratie est un ouvrage paru en 1942, destiné au grand public. Ce n'est pas un résumé des théories de Schumpeter mais plutôt un faisceau de réflexions qui se découpe en quatre parties: une critique de la théorie marxiste, une réflexion sur la capacité du capitalisme à survivre, puis sur les modalités de fonctionnement du socialisme, et enfin une tentative pour lier socialisme et démocratie.

I Les principales idées présentes dans l'ouvrage:

1. le processus de destruction créatrice

La destruction créatrice s'appuie en amont sur la concurrence destructrice qui est une « guerre au couteau » menée par l'entrepreneur pour se positionner en situation de monopole technique sur le marché. Cette conception s'appuie sur la critique de la théorie de l'accumulation de Marx, ou conversion de la plus-value en capital. Pour Schumpeter, la contrainte d’accumuler, afin de développer la production et d'augmenter le profit, amène fatalement à une économie stationnaire où la plus-value est ramenée à zéro. Or, le progrès technique constitue une force d'accumulation bien plus impérieuse, justement parce qu'il multiplie les possibilités de profits. La conséquence pour l'économie capitaliste en est une révolution de l'intérieur, qui force toutes les entreprises à suivre les « pionniers ». Il s'agit d'un processus organique qui affecte toute l'économie: ainsi même pour des entreprises qui en apparence sont en situation de monopole il existe une « pression virtuelle » qui leur impose de suivre un comportement identique à celui d'une situation de concurrence classique.

2. La concurrence monopolistique

Schumpeter consacre le 8e chapitre de sa deuxième partie, « Le capitalisme peut-il survivre ? », aux pratiques monopolistiques. Il s’agit d’abord de récuser les thèses qui attaquent traditionnellement les monopoles, en montrant que la rigidité des prix peut être souhaitable, et que les monopoles ne sont pas uniquement tournés vers la conservation de leur capital, négligeant le progrès économique, comme en témoigne les bureaux de recherche des entreprises géantes.

Bien qu’ils se défende de prôner les pratiques monopolistiques, arguant qu’il peut en découler du bien comme du mal, Schumpeter les justifie partiellement en montrant que l’innovation pour fonctionner doit avoir un garant, au moins temporaire, tout comme en période de guerre on peut demander une prime de risque sur les produits qu’on délivre. L’innovation qui pousse à la destruction créatrice doit donc pour assurer son rôle dynamique s’assurer une avance qui est concrétisé par le monopole temporaire.

3. la « décomposition » du capitalisme

A la différence de Marx, pour Schumpeter le capitalisme s'éteindra non à cause de ces contradictions internes mais des conséquences socio-économiques de ses succès. Les causes de déclin se concentrent autour du discrédit croissant de la fonction d'entrepreneur, qui n'assure plus le renouvellement de la bourgeoisie industrielle et commerçante et la prive de sa raison d'être. Une situation inédite de capitalisme sans bourgeoisie apparaît alors, rendant possible l'avènement du socialisme comme « type ou méthode de transformation économique » alternatif.

Comment expliquer le discrédit de la fonction d'entrepreneur? La décomposition du capitalisme est intimement liée à son incapacité à assurer la perpétuation de la « destruction créatrice » qui lui était dévolue. En effet:

· le progrès devient systématique et s'automatise: il est confié à des spécialistes est devient lui même une routine, contrastant avec « le romantisme des aventures commerciales d'antan »

· la concentration économique accompagne cette évolution par le phénomène de bureaucratisation: au fur et à mesure que les consommateurs s'habituent au changement, celui-ci est pris en charge non plus par le risque qui mettait en jeu l'honneur de l'entrepreneur mais par l'auto-financement et les études de marché

· Propriété et liberté des conventions qui avaient été les bases de la formation des institutions sociales capitalistes sont amoindries: comme les dirigeants deviennent des salariés et les propriétaires des actionnaires, chaque partie perd de vue la force d'accumulation liée à l'innovation et met alors moins d'ardeur à défendre ces institutions

4. la démocratie comme méthode

Dans la 4e partie de son ouvrage, « Socialisme et démocratie », Schumpeter s'interroge sur la possibilité de compatibilité du régime démocratique avec le socialisme défini comme « système institutionnel dans lequel l'autorité centrale contrôle les moyens de production et la production elle-même et détient par conséquent l'ensemble des leviers de commandes économiques ». En fait, comme l'indique les exemples pris dans son argumentation Schumpeter se réfère plus à la plannification indicative socialisante des démocraties européennes (par exemple le plan Marquet en 1934 en France pour lutter contre la chômage par une politique de grands travaux) qu'à la planification centralisatrice stalinienne.

La démocratie est pour lui une méthode politique, c'est à dire « un certain type d'organisation institutionnelle visant à aboutir à des décisions politiques. » En pratique, la démocratie est alors un mécanisme de lutte concurrentielle pour le vote par lequel une élite arrive au pouvoir.

Schumpeter comprend donc la démocratie en un sens restreint, en lui retranchant les idéaux démocratiques (liberté, égalité) qui lui sont classiquement associés: celle-ci a un rôle essentiellement instrumental. Pour lui, la démocratie est plus un « idéal reflété », qui sert des fins distinctes selon les lieux et les époques. Sa démonstration s'appuie ainsi sur de nombreux exemples historiques -la république de Genève brulant les hérétiques, la prudence qui a présidé la formation du mouvement social-démocrate en Allemagne en 1918-.

II Ce qu'apporte l'ouvrage à la compréhension de l'évolution des idées économiques et sociales

1. Schumpeter et Weber: l'esprit du capitalisme

Schumpeter cite à plusieurs reprises Weber dans son ouvrage, notamment dans la première partie sur la doctrine marxiste. Ainsi lorsqu'il démontre la dimension sociologique de l'analyse marxiste il n'hésite pas à avancer que « l'ensemble des faits et arguments dégagés par Max Weber s'intègre parfaitement au système de Marx », se référant à la sociologie des religions afin de la rapprocher de la conscience de classe.

Mais Weber n'est pas qu'un argument : le rôle central de l'entrepreneur chez Schumpeter fait largement écho à l' « esprit du capitalisme » développé par Weber: dans le chapitre IV de la deuxième partie, abordant « la plausibilité du capitalisme », Schumpeter aborde dans un premier point la bourgeoisie industrielle et commerçante. Le but est de démontrer la relation de cause à effet entre ordre capitalistique et accroissement de la production. Ses observations reprennent très largement celles de Weber: il montre que la particularité de ce groupe est d'être « entièrement tourné vers le côté économique de la vie », constituant un aménagement efficace, par la combinaison de la fonction d'impulsion et de sélection. La matrice de la religion est cependant absente, et Schumpeter préfère à la recherche de la prédisposition divine l'idée d'un « poker » qui associe capacités intellectuelles supérieures et hasard. Enfin et surtout, comme Weber Schumpeter assigne au capitalisme une fonction rationalisatrice.

Si tout comme Weber Schumpeter définit progressivement le capitalisme, il insiste d'abord sur sa dimension dynamique: pour lui le capitalisme est avant tout « un type ou une méthode de transformation économique », dont la « destruction créatrice »est la donnée fondamentale. Alors que Weber établit un modèle compréhensif à posteriori du capitalisme fondé sur l'idéal-type, reconstituant ainsi une généalogie de la naissance du capitalisme, il me semble que Schumpeter réutilise cette analyse comme donnée et transforme ce modèle explicatif en théorie prospective du devenir du capitalisme. L'entrepreneur a toujours un rôle central mais est pourvu d'une sorte de troisième dimension dynamique: par le progrès technique et la destruction créatrice il imprime un rythme cyclique au capitalisme, « il réforme ou révolutionne la routine de la production en exploitant une invention ».

2. Schumpeter et Keynes: le chômage

1936 Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie

Schumpeter, même s’il ne partageait pas les idées de Keynes s’y intéressait vivement : il a ainsi fait lire à ces étudiants de Harvard, alors même que cet ouvrage était décrié, la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie à sa parution en 1936. Dans cet ouvrage, Keynes oppose à la vision classique du chômage (qui le définit comme soit volontaire, soit frictionnel) celle d’un chômage résultant de l’insuffisance de la demande globale, et justifiant par conséquent de la part de l’Etat création monétaire et investissements par déficit budgétaire temporaire.

Alors que le chômage et les moyens de le résoudre sont centraux dans la théorie de Keynes, Schumpeter le considère d’abord en relation avec le progrès économique : pour celui-ci la tragédie réelle du chômage de l’époque consiste en l’impossible équation entre l’assistance aux chômeurs et hypothèque du progrès économique futur. Pourtant selon lui le capitalisme a atteint aux Etats-Unis une maturité suffisante pour garantir la sécurité des chômeurs, avancée qu’il place dans la lignée des achèvements sociaux du XIXe tels l’abolition du travail des enfants. Mais des politiques incohérentes et fragmentaires au contraire accentuent la gravité de la situation. Dans la société socialiste qu’il prévoit, au contraire, le chômage est presque inexistant car les crises sont éliminées par la planification, et à supposer qu’il en existe un ministère de la production peut réaffecter en priorité les chômeurs aux nouveaux emplois créés par le progrès technique. L’économie socialiste est en fait comparée à une entreprise géante qui serait par conséquent plus à même de gérer la masse des travailleurs, disposant d’une information plus complète pour mener des actions cohérentes et un gaspillage des ressources moindre.

Alors que Keynes se place dans une perspective de court et moyen terme, fait appel à des ressorts économiques pour lutter contre le chômage, la perspective de Schumpeter est bien différente. Celui-ci, en liant chômage et progrès économique se situe dans une histoire globale de l’humanité : les actions de l’Etat sont généralement inefficaces selon lui car elles ne font que faire ressortir les conflits d’intérêt entre secteur privé et public, ce qu’il appelle les « interférences ». De plus, si Keynes fait de la résolution du chômage le fondement de ses préconisations, pour Schumpeter bien que celle-ci fasse partie des « motifs de supériorité » de l’économie socialiste, elle n’en est aucunement la pierre de touche.

3. Schumpeter et Hayek: l’idée de démocratie

Si Keynes et Schumpeter s’opposent sur la question du chômage, l’incompatibilité de ce dernier et d’Hayek est bien plus grande. Et pourtant, il existe nombre de convergences entre les auteurs.

Ø leur définition du capitalisme ne diffère pas vraiment (pour Hayek il s’agit « d’un système reposant sur la concurrence et la propriété privée des moyens de production »)

Ø les deux sont critiques ou circonspects face à la possibilité d’une planification limitée (pour Schumpeter c’est un début vers une planification totale, pour Hayek l’introduction d’un déséquilibre) ;

Ø les deux s’inspirent de l’individualisme méthodologique

Ø on pourrait rapprocher dans leur analyse du capitalisme l’ordre spontané de Hayek et la destruction créatrice de Schumpeter, c'est-à-dire l’idée que l’ordre peut se rétablir par des crises.

Mais les deux n’assignent ni la même valeur, ni la même fonction à la démocratie. Pour Hayek c’est bien le capitalisme qui est la condition de la démocratie. Si Schumpeter ne nie pas que « la société capitaliste, parvenue à sa maturité, s’est bien qualifiée pour la tâche consistant à conduire au succès la démocratie », la démocratie mise en place est bourgeoise, et n’est qu’un des types possibles.

Si Hayek semble plus se référer à la définition classique de la démocratie et Schumpeter en proposer une version alternative, la démocratie dérive en fait pour les deux penseurs de valeurs, et n’est pas une fin en soi. Hayek est plus un libertarien qu’un démocrate (je suis d’accord avec cette caractérisation, on le voit bien dans l’extrait que nous avons étudié, mais je crois qu’il faudrait dire : plus libéral que démocrate, car il y a tout de même un État chez Hayek), la démocratie étant la condition de cette liberté : le principe démocratique permet en faisant respecter un ensemble minimal de lois de donner toute latitude à la liberté individuelle. Schumpeter fait de l’efficacité, et dans une certaine mesure l’adéquation des individus avec la société dans laquelle ils ont choisi de vivre la valeur dominante. Dans cette perspective la démocratie en tant qu’institution doit se cantonner à un champ politique restreint et ne pas interférer avec le Conseil Général en charge de l’économie. En tant que procédure de compétition pour la direction, elle doit surtout assurer le prestige de la bureaucratie en charge des affaires.

III Ce que m'a apporté la lecture de cet ouvrage:

J'avais étudié Schumpeter en économie au lycée et j'avais gardé l'image du penseur du progrès technique, d'un économiste très spécialisé dans le domaine de l'innovation. J'ai été d'autant plus étonnée de découvrir un ouvrage qui témoigne d'une telle hauteur de vue historique et prospective, et qui utilise avec une telle aisance les champs économiques, psychologiques, sociologiques et culturels. Ainsi dans le chapitre XI de la 2e partie, « la civilisation du capitalisme », Schumpeter enrichit son argumentation sur le capitalisme comme force qui propulse la rationalisation du comportement humain en se basant notamment sur ce qu'il appelle « l'art capitaliste », ligne de Giotto-Masaccio-Vinci-Michel Ange-Vinci qui se poursuit ensuite par la liquidation même de cette rationalité par Ingrès et Delacroix, puis Cézanne, Picasso et Matisse. La diversité des exemples historiques utilisés témoigne elle aussi d'une érudition qui donne de l'ampleur à ces théories, d'autant plus qu'elle s'appuie sur un art de la pédagogie et de la formule frappante (« le dragon capitaliste frappé par le Saint Georges prolétarien », « le socialisme: évolution ou révolution », « le monastère, nursery des intellectuels du monde médiéval »...)

« Le capitalisme peut il survivre? Non, je ne crois pas qu'il le puisse ».

Je n'avais pas du tout conscience avant cette lecture du consensus autour de « l'atmosphère d'hostilité qui baigne le capitalisme » aux Etats-Unis : j’avais préjugé que cette critique était moins virulente qu’en Europe. . J'ai d'abord été très étonnée que Schumpeter, alors professeur à Harvard envisage avec sérieux les raisons de la non-adhésion des Etats-unis au socialisme en 1938, en faisant un exemple de situation d'immaturité. Certes après recherches, l'ouvrage a été écrit durant l'été 1938 alors que le PIB des Etats-unis était encore inférieur de 10% à son niveau de 1929, et avant que la guerre permette la reprise des exportations américaines, mais il n'a pratiquemment pas été modifié lors des éditions de 1942 et 1946, affirmant même dans la préface de cette dernière contre ceux qui l'accusent de défaitisme que « nous sommes en présence d'une de ces situations dans lesquelles l'optimisme n'est pas autre chose que l'une des formes de la défection ». Dans la postface de 1949, « Ultima Verba : la marche au socialisme », bien qu’il se défende de prophétie, et se pose plutôt comme un observateur de tendance séculaire, il ne fait que réaffirmer ses positions.

Schumpeter m'est apparu comme un penseur hétérodoxe et provocateur, « économiste hérétique » qui peut se permettre dans le même ouvrage de mettre en valeur la dette de Marx à l'égard de Ricardo, contester la concurrence parfaite, critiquer la possibilité même de lutter contre le chômage, mener une critique de fond contre le marxisme pour aboutir à regret à la même conclusion de l'avénement du socialime. Le temps de cet avénement diffère d'ailleurs largement selon les parties de son ouvrage: d'une dizaine d'années dans le 3e partie à un siècle dans la conclusion de la 2e partie(« il n'existe pas de raisons purement économique interdisant au capitalisme de franchir avec succès une nouvelle étape »).

De plus au sein de sa réflexion générale se loge nombre de commentaires particulièrement intéressants: par exemple au début de la deuxième partie lorsque avec force d'indicateurs il tente de démontrer le taux de croissance amené par l'organisation capitalistique il déplore qu'il n'y ait pas un « indice de satisfaction des besoins », ce qui se retrouve aujourd'hui dans les recherches pour mesurer le bonheur. A la fin de sa première partie sur la thèse marxiste il bat ainsi en brèche l'idée même d'impérialisme en montrant qu’il ne correspond nullement à un repli sur un empire en période de crise du capitalisme, mais plutôt à une période de capitalisme primitif qui conjugue appât du gain et protectionnisme économique. Enfin, l’analyse de l’intellectuel dans la « la sociologie de l’intellectuel », chapitre 12, partie II, de la façon dont il grignote les assises du système dont il fait partie, l’analyse qui est faite de l’incapacité du capitalisme à réguler une instance qui ne reflète que trop l’importance accordé à la liberté montre bien la capacité qu’a Schumpeter a enrichir un propos très cohérent de multiples applications.

L'ouvrage a, je trouve, une dimension très exotique car la rigueur des démonstrations et l'intelligence de ses prévisions contraste avec la totale contradiction qu'a apporté l'histoire à ses thèses sur le maintien de la démocratie au sein du socialisme ou la disparition du capitalisme. J’aime beaucoup cette phrase, qui témoigne de votre recul et d’un mélange intéressant d’attitude critique et compréhensive face au texte. De même, l’archaïsme apparent de la tendance inéluctable de la société capitaliste à passer au socialisme se mêle à une réflexion subtile et beaucoup plus moderne qu’il n’y parait, notamment ces réflexions sur la gestion des entreprises géantes, par exemple la nécessité dans l’économie socialiste d’un système de punitions et récompenses pour en assurer l’efficacité. Au final, Schumpeter m’a permis de saisir, je pense, de saisir les enjeux des débats de la pensée économique et sociale aux Etats-Unis dans les années 30/40 car c’est un ouvrage qui reprend vraiment les auteurs et fait de leur critique la base d’une pensée à la fois pratique et globale.

Fiche de lecture L6Hi295 Aude Viart

VIART Aude 06/05/08

Numéro étudiant : 10607179

Cours : Histoire de la pensée économique et sociale au XXème siècle.

15/20 Une très bonne lecture de Fukuyama ; les thèmes dominants sont très bien dégagés. On attendait cependant un peu plus d’implication dans la partie où vous appréciez la portée de l’ouvrage, mais c’est très bien dans l’ensemble.

La fin de l’histoire et le Dernier Homme, Francis Fukuyama, 1992

Ed. Flammarion, coll. Champs, 2007

Introduction :

Cet ouvrage de Francis Fukuyama voit le jour à la suite d’un premier article que l’auteur publie en 1989 dans la revue « The Nation Interest ». Paru peu avant la chute du mur de Berlin, son article souligne la disparition des obstacles à la démocratie et au libéralisme, que pouvaient être les dictatures. En s’appuyant sur des données factuelles et précises, l’auteur pose que la fin de la Guerre Froide marque également la fin de l’Histoire comme « processus simple et cohérent d’évolution [prenant] en compte l’existence de tous les peuples en même temps ». En effet, la disparition des régimes dictatoriaux en Europe de l’Ouest, l’effondrement de l’URSS et, plus largement, la résolution de toutes les grandes questions sur le progrès possible des institutions fondamentales laissent envisager l’émergence et l’extension d’un modèle plus vaste : la démocratie.

De cette thèse l’auteur tire une large problématique : « Est-il raisonnable […] de continuer à parler d’une histoire de l’humanité cohérente et orientée, qui finira par conduire la plus grande partie de l’humanité vers la démocratie libérale ? » Il s’interroge en effet dans son ouvrage sur la finalité de l’histoire. Toutes les sociétés tendent-elle vers le même modèle, ou vers un état stationnaire ?

En voulant présenter une théorie d’ensemble de la thèse historique, F. Fukuyama s’appuie sur le concept de « fin de l’histoire », imaginé par Hegel dans La Phénoménologie de l’Esprit en 1807 : l’Histoire s’achèvera lorsqu’un consensus universel sur la démocratie mettra fin à tout conflit idéologique.

I) Principaux thèmes développés dans l’ouvrage

- Conséquences du totalitarisme et démocratie libérale :

F. Fukuyama analyse la démocratie comme « point final de l’évolution idéologique de l’humanité » et la « forme finale de tout gouvernement humain », puisqu’elle semble avoir triomphé des autres régimes et idéologies, tels que la monarchie, le communisme, et le fascisme. Il s'agit d'une victoire par défaut relative à la disparition progressive des alternatives à la démocratie, qui atteste une tendance à l'universalisation (à laquelle on reviendra plus tard).

La démocratie implique le droit des citoyens de participer au pouvoir politique. C’est à travers ce droit que se fait rapidement le lien entre libéralisme et démocratie, puisque le libéralisme reconnaît un certain nombre de droits et de libertés. A la suite du discrédit et de l’effondrement des régimes dictatoriaux, l’idée du libéralisme semble victorieuse au niveau mondial.

Mais si l’auteur parle d’un régime universel, il n’est pas sans souligner que la progression vers la démocratie s’est faite de manière discontinue. L’essor démocratique a souvent été soumis à des renversements radicaux, même s’il s’agit bien du « phénomène macropolitique le plus remarquable de ces cent dernières années ». L’essor de la démocratie dans des pays et des cultures très divers permet à l’auteur d’envisager la démocratie libérale et le libéralisme économique qui l’accompagne comme l’accomplissement de l’histoire universelle de l’humanité qui révèle ainsi la nature même de l’homme.

- Megalothymia VS isothymia : le désir de reconnaissance, un moteur du processus historique.

S’inspirant largement de Hegel, F. Fukuyama insiste sur l’importance du désir de reconnaissance, non seulement du statut, mais aussi du travail, et d’abord de l’identité en tant que telle. L’auteur voit dans la lutte pour la reconnaissance la clé des politiques internationales et du passage de l’impérialisme au libéralisme politique ; il précise en effet que « le point essentiel de la vie politique est totalement non économique ».

« La démocratie libérale remplace le désir irrationnel d’être reconnu comme plus grand que d’autres par le désir rationnel d’être reconnu comme leur égal » : la démocratie reconnaît à l’homme sa valeur, et son humanité, elle est un « système capable de procurer la reconnaissance comme fondement universel et moral », et c’est sur ce point que les révoltes anticommunistes se sont fondées. L’auteur distingue donc deux types de désir. La megalothymia est propre à celui qui souhaite être reconnu comme supérieur à l’autre, tandis que l’isothymia consiste à vouloir être considéré comme l’égal des autres. Selon F. Fukuyama, ces deux désirs permettent de comprendre la transition qui s’effectue vers la modernité, et par conséquent vers la démocratie libérale. Ainsi, on peut lire l’histoire à travers l’apparition, la croissance et le déclin de la megalothymia, principalement illustrée par l’impérialisme. L’Etat démocratique contemporain est finalement le système qui satisfait le désir humain de reconnaissance.

« Le désir d’être reconnu est donc le maillon manquant entre libéralisme économique et libéralisme politique »

Mais la démocratie semble reposer sur un paradoxe : car « il existe une tension inévitable entre les idéaux « isothymiques » d’une société égalitaire et les types humains « mégalothymiques » que requiert la création d’une telle société ». Un certain degré de megalothymia est nécessaire, mais le désir de supériorité doit être pondéré, pour le salut de la société : les institutions imposées par la démocratie tendent ainsi à limiter l’action d’un seul homme, et à assurer une certaine mesure.

- Liberté et Egalité : des droits individuels aux droits universels :

Même si l’auteur parle de la démocratie libérale comme de l’apogée de l’histoire, et du meilleur système politique qui puisse exister, il n’est pas sans souligner les inconvénients de cette dernière. C’est effectivement un aspect de son œuvre que l’on met très peu en lumière. La question est bien celle de savoir si cette « société de classe moyenne » engendrée par les processus égalisateurs est entièrement satisfaisante pour l’homme. En effet, tout ce qui pourrait être fait pour limiter les inégalités se fera à l’encontre d’une certaine forme de liberté. Si la liberté peut être obtenue sans la démocratie, elle n’est pas, par opposition à l’égalité, la « caractéristique exclusive de l’ère démocratique ». Par ailleurs les principes de liberté et d’égalité, véritables fondements des sociétés libérales, se heurtent à la persistance des inégalités sociales et à la croissance des particularismes.

Les démocraties libérales se caractérisent en effet de plus en plus par la particularisation des droits. Or en reconnaissant les droits individuels, on ne reconnaît pas les groupes sociaux ; et en reconnaissant les droits des groupes, on place les appartenances communautaires au-dessus même de la citoyenneté. Inversement, l’universalisation des droits tend à accorder une reconnaissance égale à des gens inégaux. A terme, la communauté nationale perd sa signification, les croyances, multiples, séparent plus qu’elles ne rassemblent. Or ce recul de l’idée de communauté risque de faire des citoyens des individus « dépourvus de toute aspiration « thymotique » ».

- D’un monde bipolaire à un monde dual : Etats « posthistoriques » et « historiques »

« Pour ce qui est du futur prévisible, le monde sera divisé entre une partie « posthistorique » et une partie toujours engagée dans l’histoire. A l’intérieur du monde post-historique, l’axe principal d’interaction entre les Etats devrait être économique et les anciennes règles de la politique de puissance devraient perdre de leur importance. […]. En revanche, le monde resté dans l’histoire devrait continuer d’être divisé par une grande variété de conflits religieux, nationaux et idéologiques, en fonction du stade de développement des pays concernés. »

A la sortie de la guerre froide, F. Fukuyama imagine non plus un monde bipolaire mais un monde dual, dont les deux entités se distinguent par une avancée historique et sociale différente. Pour lui, ces deux mondes sont invités à se rencontrer et à se heurter pour diverses raisons. La première d’entre elles est la production pétrolière qui impose un lien de dépendance entre les deux mondes ; la seconde est l’immigration vers des pays riches dont les politiques peuvent difficilement bafouer les principes du droit universel ; enfin, la troisième et dernière raison est « l’ordre du monde » qui vise à limiter les conflits et les violences. Selon l’auteur, seule l’absence de conflits permettra l’extension du monde posthistorique, et donc du modèle qui lui est lié.

II) Apport de l’ouvrage à la compréhension de l’évolution des idées économiques et sociales au XXème siècle

- Kant et l’idée d’une histoire universelle

Dans une Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolite, Kant développe la thèse d’un déterminisme naturel des actions humaines, caché derrière le désordre apparent des faits empiriques. Cet ordre est finalisé, il est la réalisation d’un « dessein de la nature », qui est le progrès moral de l’homme. Pour l’auteur, toutes les générations travaillent pour une fin et un bonheur qu’elles ne connaîtront pas ; l’histoire de l’humanité a un sens, elle est rationnelle, organisée, régulière, elle est une marche progressive de l’homme vers la raison.

On retrouve bien ici l’idée d’une histoire orientée vers un but commun. Le principe de finalité exige bien l’existence d’un progrès moral de l’humanité, puisque l’homme ne peut réaliser sa destination naturelle dans sa vie individuelle.

Pour Kant le moteur du progrès historique est l’antagonisme entre les hommes au sein de la société, qui trouve sa source dans une contradiction naturelle entre la sociabilité et les passions égoïstes, entre le penchant humain à s’associer et la propension à s’isoler. Pour négocier avec cette tension, une organisation politique est nécessaire : « Une société dans laquelle la liberté soumise à des lois extérieures se trouvera liée au plus haut degré possible à une puissance irrésistible, c’est-à-dire à une organisation civile d’une équité parfaite, doit être pour l’espèce humaine la tâche suprême de la nature ».

Pour Kant, comme pour Fukuyama, si l’on empêche le citoyen de chercher son bien-être, on entrave le déploiement de l’activité générale et les forces de la collectivité. Seule une république peut laisser à l’homme le besoin de s’exprimer librement : l’état de droit est la condition politique de l’épanouissement de l’homme, et par extension du groupe.

En revanche, pour Herder, dans Idée pour la philosophie de l’histoire de l’humanité, « toutes les générations n’auraient été faites au fond que pour la dernière ». S’il y a progrès continu, on ne peut pas en tant qu’être humain l’apercevoir de manière claire. Il voit l’histoire comme la succession des cultures orientale, égyptienne, phénicienne, grecque et romaine, et ne la lit pas à la lumière régulatrice du progrès.

- « L’homme n’est pas simplement un animal économique » :

L’ouvrage de F. Fukuyama s’applique aussi à la définition de l’homme, véritable rouage de la démocratie. Dans son « désir de recouvrir à la totalité de l’homme », l’auteur prend la suite de nombreux philosophes et sociologues du siècle précédent. En reprenant les termes de Platon, F. Fukuyama note que l’être humain est composé d’une partie raisonnante, d’une partie désirante, et du thymos. Tout ne tourne donc pas autour de la recherche de l’intérêt économique.

Il rejoint ici les idées de Marcel Mauss, pour qui le mobile et le moteur de l’action humaine ne se limitent pas au simple intérêt économique. L’individu n’est pas exclusivement calculateur. Il existe en effet d’autres moyens de créer des liens collectifs et sociaux, ceux justement qui fondent le principe de la démocratie.

F. Fukuyama croise ici une approche sociologique (la question du groupe) et une approche économique (la question du type d’action). C’est en ce sens qu’il diffère profondément des sociologues M. Mauss et Durkheim, puisque pour Fukuyama, aucune approche ne suffit à rendre compte du fait social, malgré les présomptions des sociologues. C’est d’ailleurs un aspect particulièrement intéressant de sa pensée que cette volonté de combiner, à la manière actuellement d’un Daniel Cohen, les approches économique et sociologique.

- Rationalisation du monde et esprit capitaliste :

F. Fukuyama montre que la démocratie libérale a partie liée avec la physique moderne (en fait, je crois qu’on aurait mieux fait de traduire par : « technologie moderne », puisque l’industrialisation permet une « culture de consommation », relative à l’amélioration des revenus et de l’éducation. L’auteur présente trois arguments susceptibles de légitimer le lien entre démocratie libérale et industrialisation : d’un point de vue fonctionnel, la démocratie libérale semble être le seul régime politique capable de présenter une organisation politique efficace face à une société démographiquement importante, les médiations juridiques assurant le règlement des conflits. D’un point de vue politique, la démocratie limite la dégénérescence des politiques menées. Enfin, d’un point de vue social, la classe moyenne développée grâce à l’industrialisation exige l’égalité des droits et la participation politique. « La recherche scientifique est plus productive dans une atmosphère de liberté, où l’on permet aux gens de penser et de communiquer librement […]. [Elle] ne peut se faire que dans une atmosphère de liberté et d’échange ouvert entre les idées ».

On peut rapprocher cette pensée de celle de Max Weber, qui analyse le capitalisme comme un phénomène à la pointe de la rationalisation du monde. Pour Weber comme pour Marx, le capitalisme est un élément central, mais lorsque le premier explique l’importance de la vie économique par les facteurs sociaux, culturels et religieux, le second l’explique par la lutte des classes.

- Une possible lutte des classes au niveau international ?

Le marxisme parle plutôt de l'histoire comme du lieu de déroulement de la lutte des classes, qui doit déboucher sur la société sans classe. Pour Marx, la véritable histoire commence avec la fin de la lutte des classes, les hommes étant alors pleinement maîtres de leur destinée (s'il y a une fin, c'est la fin d'une préhistoire). Le projet marxiste cherche à promouvoir une certaine forme d’égalité aux dépens de la liberté, en diminuant les inégalités « naturelles » par la redistribution. L’état libéral n’arrive pas selon Marx à résoudre le combat entre la bourgeoisie et le prolétariat, mais défend la liberté pour la bourgeoisie et asservit l’homme au capital.

Or « Le capitalisme est un chemin vers le développement économique qui est potentiellement accessible à tous les pays », écrit F. Fukuyama. « On peut dire à coup sûr que s’il n’y avait pas eu le tiers monde, le marxisme serait mort beaucoup plus rapidement dans notre siècle ». On retrouve ici l’idée de Lénine, selon laquelle la fin du capitalisme serait due non pas à la lutte des classes à l’intérieur du monde développé, mais bien à la lutte entre le « prolétariat mondial » des pays sous-développés, et le Nord industrialisé.

Influencé par le socialisme révolutionnaire, Sartre, témoin du tiers-mondisme, considère pour sa part la colonisation comme la source du dynamisme occidental. Il transpose ainsi le schéma marxiste vers la colonisation et assimile de la sorte la population dominée au prolétariat marxiste. La fin du capitalisme serait alors due à l’émergence d’une idéologie communiste dans ces pays sous-développés.

III) Retour personnel sur l’ouvrage

- Le problème noir aux USA

L’auteur considère que la démocratie américaine a bien traité les problèmes de diversité ethnique et qu’à l’heure actuelle, aucun groupe ethnique ne vit détaché de la nation. Mais on ne peut dire que ceci se soit fait sans violence. Si l’on prend par exemple le problème des Noirs aux Etats-Unis, l’accession de ces derniers à la société de classe moyenne s’est faite par la lutte. La communauté noire a très longtemps été considérée comme la « mauvaise minorité », jugée inférieure, inapte à l’égalité. Même si Lincoln supprime l’esclavage en 1865, il ne croit pas à l’assimilation des Noirs à la société américaine. Longtemps, les Noirs doivent vivre séparés des Blancs, et restent soumis à la ségrégation, pourtant illégale. La déségrégation s’est faite lentement et non sans heurt, confrontée à l’affirmation du radicalisme noir contre le modèle blanc dominant. On pourrait dire que ce sont les Noirs qui ont payé le pris de la réconciliation Nord/Sud, de la sortie de guerre civile, après la guerre de Sécession.

Ce sont principalement des organisations particulières qui enclenchent les mouvements, telles que les Black Panthers, ou les Black Muslims, face à une relative impuissance de l’état. Ce n’est qu’à partir des années 1980 et après un long processus que la communauté noire commence à être reconnue, pragmatique et sûre d’elle-même, avec notamment la première « miss noire » élue en 1983, le premier candidat noir aux élections primaires (Jackson), les records de M. Jordan, ou encore les premiers succès de M. Jackson. La classe moyenne commence alors à se diversifier, l’intégration est acceptée par pragmatisme, et le capitalisme reconnu. Parallèlement néanmoins, on ne peut nier la persistance des ghettos et l’apparition d’une contre-culture de la pauvreté.

- « Guerre impossible » VS soft power :

L’auteur conclut en disant que la démocratie et le libéralisme n'auront désormais plus d'entrave et que la guerre devient de plus en plus impossible. Or l’œuvre de Fukuyama se heurte aujourd’hui à la réalité de la guerre en Irak.

F.Fukuyama préconisait la promotion de la démocratie par le soft power, au niveau international, c’est-à-dire par l’influence indirecte sur le comportement ou la définition d'un acteur à travers des moyens non coercitifs qui peuvent être structurels, culturels ou idéologiques. Mais à l’heure actuelle, cette façon d’aborder l’autre ou l’ennemi développe chez le peuple adverse des replis d’identité et peut aller jusqu’à déclencher et aggraver des communautarismes déjà présents. Plutôt que d’aider à la promotion de la démocratie, le soft power peut entrainer l’effet inverse, notamment le durcissement de certaines politiques opposées et le rejet de toute forme culturelle ou politique occidentale.

Comme lors de la guerre froide, se répète à l’heure actuelle avec la guerre en Irak ce phénomène de repli identitaire. Il semble donc difficile de prôner un modèle, même par l’intermédiaire de méthodes simples et douces. Donc la démocratie et le libéralisme ne semblent pas véritablement nous mettre à l’abri de toute guerre.

Conclusion générale :

« L’humanité pourrait ressembler à un immense convoi de chariots étiré le long d’une route. Certains chariots seront tirés irrésistiblement vers la ville, tandis que d’autres seront au bivouac dans le désert […]. D’autres encore auront trouvé des routes alternatives, mais ils découvriront que pour franchir la dernière chaîne de montagnes, tout le monde doit passer par le même col ». Toutes les sociétés tendraient donc vers un même système politique, à plus ou moins long terme. Pour Fukuyama l’histoire se finit lorsque la société est satisfaisante pour l’homme. Or il précise d’emblée qu’ « aucun régime n’est en mesure de satisfaire tous les hommes en tous lieux ». Le meilleur des régimes est donc celui qui satisfait le mieux les trois parties de l’âme simultanément. C’est en ce sens que la démocratie libérale s’avère être la meilleure solution possible pour le problème de l’humanité. Mais à cette théorie qui précède de peu celle du choc des civilisations de Samuel Huntington, s’opposent les critiques estimant que la Guerre du Golfe ou celle du Kosovo sont autant de contre-arguments puissants qui prouvent le caractère erroné de la théorie de F. Fukuyama. Ils estiment notamment que la théorie de la fin des idéologies qui nourrit celle de la fin de l'histoire est elle-même on ne peut plus idéologique.