lundi 2 juin 2008

L6Hi0145 FL François-Xavier Bourguet

François-Xavier BOURGUET Lundi 5 mai 2008

14/20. Une lecture très attentive et sérieuse. On regrette simplement que la troisième partie ne soit pas plus développée.

FICHE DE LECTURE :

Paul AIRIAU, L’Antisémitisme catholique aux XIXe et XXe siècles, Paris, Berg International Editeurs, 2002.

1) Paul AIRIAU, agrégé d’histoire, diplômé de l’IEP de Paris et auteur de L’Eglise et l’apocalypse, du XIXe siècle à nos jours (2000), nous présente une série de textes d’auteurs catholiques afin de nous montrer l’évolution de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme catholique en France de la Révolution française de 1789 à Vatican II. L’auteur nous propose donc une suite d’extraits chacun précédés d’une notice retraçant la biographie de leur auteur et les principaux aspects de leur théorie.

L’auteur organise son propos en nous présentant, par ordre chronologique, une suite d’essais relatifs à l’antisémitisme, l’antijudaïsme et la judéophobie dont les auteurs sont catholiques. Ce processus chronologique permet au lecteur de mieux saisir la constitution d’une chaine thématique et les nuances des positions contemporaines. Paul Airiau part de l’émancipation des juifs en 1789 pour aller vers sa marginalisation (de qui ?) (dès 1914) en passant par le renouveau judéophobe (1840-1860), la construction du mythe apocalyptique (1859-1886) et l’apogée judéophobe (1886-1914).

Dès 1791 nait une hostilité politique à la « puissance juive » enracinée dans le fantasme de l’argent juif, comme par exemple Louis de Bonald qui conteste les voies révolutionnaires de l’émancipation juive ou encore l’abbé Luigi Chiarini qui propose une voie d’assimilation fondée sur un antitalmudisme profond. Les premières argumentations hostiles au judaïsme et aux juifs vont reposer sur des fondements religieux comme « les juifs ennemis des chrétiens » mais aussi sur la critique de la philosophie des Lumières. Chez Bonald, l’antisémitisme peut s’expliquer par une peur de voir les chrétiens devenir « esclaves » des juifs car ces derniers ont toujours été tolérés par la loi française même s’ils étaient rejetés dans les mœurs. Quant à l’abbé Luigi, ce dernier dissocie le judaïsme originel de Moïse et le judaïsme antisocial et intolérant issu du Talmud, considérant ce dernier comme du fanatisme dangereux cultivant la haine du sophisme et du non-juif, l’amour des préjugés, de la tromperie, du soupçon et de l’argent. Un autre thème déjà très présent à l’époque est la dispersion des juifs, leur désir de reformer une nation Israélite et leur refus de s’intégrer au pays qui les accueille (ils méprisent, haïssent et fuient au nom de Dieu les peuples qui leur accordent un asile Mettre au conditionnel pour montrer que vous reproduisez un discours sunjectif). Un autre argument judéophobe utilisé est l’oppression financière exercée par les juifs et la doctrine antisociale du Talmud qui paralyse le commerce (tromperie et mauvaise foi érigées en mérite). Le renouveau judéophobe et son renforcement va être marqué dès 1840 par deux affaires, celle des juifs de Damas et celle d’Edgar Mortara, qui vont fonder l’accusation systématique du crime rituel (Achille Laurent) et la naissance de l’intransigeantisme catholique (Louis Rupert). La logique judéophobe va alors reposer sur les Ecritures et le Talmud et sur les crimes rituels qui vont venir la justifier.

Selon Rupert, seul un retour à une nation catholique pourrait permettre la paix et la sécurité. Par ailleurs les juifs sont réputés pour accaparer les milieux de la finance, du journalisme et de l’industrie. Jusqu’aux années 1880, la polémique judéophobe reste sans grand écho dans la production livresque (exemple de l’absence de succès du livre de Roger Gougenot des Mousseaux sur le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens).Cependant après 1870, les catholiques vont intégrer la menace révolutionnaire de la Commune dans leur intransigeance à connotations apocalyptique et vont de plus en plus associer la communauté juive aux phénomènes de révolutions et de remise en cause de l’ordre social. De plus le thème du « complot juif » va apparaître en 1878 avec la publication des Souvenirs du Père Grivel sur les Pères Barruel et Feller. Ce thème du complot va alimenter l’antisémitisme économique et social puis l’antisémitisme racial comme il va converger avec l’antimaçonnisme, l’antisatanisme et l’intransigeance pour constituer un système apocalyptique. Les juifs vont alors être accusés de vouloir dominer le monde et d’organiser la dissolution des sociétés chrétiennes. L’abbé Guillaume Rougeyron va considérer les juifs comme instruments de l’antéchrist pour établir son règne démoniaque même si ces derniers sont destinés à se convertir avant la fin du monde. Le juif est alors perçu comme un financier international manipulant les affaires politiques de tous les pays à son profit et ce au dépens des chrétiens. Roger Gougenot des Mousseaux va quant à lui dénoncer la judaïsation des peuples chrétiens, avancer l’idée d’un complot juif universel dans lequel la franc-maçonnerie serait impliquée et que la doctrine ésotérique démoniaque de la cabale a intégré le judaïsme et est la source de toutes les attaques contre la chrétienté. Le juif va dès alors être entendu comme à l’origine des principes libéraux et de la modernisation du monde (ce qui correspondrait à la fin de la chrétienté) mais aussi comme bénéficiaire de la Révolution, il est alors l’actif missionnaire du mal, allié des francs-maçons et voué à déchristianiser le monde même s’il est destiné à se convertir avant l’apocalypse. Ce juif ingénieur des révolutions est le juif de foi talmudique donc non représentatif du monde juif selon ces différents essayistes. Un autre point sur lequel plusieurs auteurs vont se rejoindre est la croyance en la supériorité du juif dans sa constitution physique et dans son accroissement inexplicable de population. Le peuple juif est ainsi considéré comme l’auteur originel des hérésies, des sectes antichrétiennes, des sociétés secrètes, de la franc-maçonnerie, du libéralisme (juif usurier) et des révolutions comme il manipule toutes les sociétés à son profit. Selon le Chanoine Emmanuel Chabauty, la modernisation du monde correspond à sa judaïsation car instaurée par les juifs auteurs de la Révolution dont ils ont tiré tous les bénéfices. Ce dernier développe aussi une théorie joachimiste selon laquelle la conversion des juifs sera le prélude à l’expansion du christianisme et à l’instauration d’une ère paradisiaque. Il considère enfin que le génie et la naturelle énergie des juifs permettront de réaliser l’unité spirituelle prédite par l’Evangile.

La période 1886-1914 marque l’apogée de la judéophobie en France ; Edouard Drumont avec La France juive de 1886 synthétise et popularise l’antisémitisme français, cette œuvre va susciter l’inspiration de nombreux catholiques jusqu’après l’affaire Dreyfus. La judéophobie connait alors un sommet inégalé et s’exprime désormais surtout chez les catholiques de l’antimaçonnisme (les juifs et les francs-maçons étant à l’origine de la Révolution française et du monde moderne capitaliste et conspirant pour détruire l’influence sociale de l’Eglise). La judéophobie est désormais un discours répétitif intégré à l’intransigeance catholique qui rejette le monde moderne car privatisant le religieux. On peut faire ici un parallèle avec ce que montrent les travaux de Michèle Sacquin sur l’antiprotestantisme, comme fortement lié à l’intransigeantisme catholique : les protestants, comme les juifs, sont alors une figure de la modernité sécularisatrice. Le Chanoine August Rohling estime que les loges ne travaillent qu’à pousser les peuples à la révolution dans l’intérêt des juifs. Quant à l’abbé Pierre Baruteil, ce dernier a une approche beaucoup plus biologique et raciste de l’antisémitisme car il considère que les juifs ont des prédispositions biologiques au mal. Le Chanoine Léon Dehon propose un catéchisme social intransigeant selon lequel le juif est un capitaliste et un usurier que l’Eglise ne peut haïr mais pour lequel elle prie en faveur de sa conversion comme il considère que les gouvernements du monde sont esclaves de la Haute-Banque dirigée par les juifs. D’autres comme le marquis René de la Tour du Pin proposent un nouvel ordre social chrétien fondé sur l’intransigeance catholique, le mythe apocalyptique et le nationalisme comme contre-pied de la Révolution et rejet du monde capitaliste moderne. De même qu’il considère que le juif s’arme contre la chrétienté et pénètre au cœur des institutions sociales et politiques pour les ruiner comme l’attaque de la famille par le divorce et qu’il laïcise la société.

Un autre thème très développé à l’époque est l’alliance des ennemis du catholicisme que sont les juifs, les francs-maçons et les protestants comme en témoignent les écrits de l’abbé Isidore Bertrand en 1903. Léon Bloy va lui axer ses développements sur la conversion des juifs (étant lui-même un juif convertit Pas du tout ! Bloy est d’origine catholique, il perdu la foi vers la 15ème année et la retrouve auprès de Barbey d’Aurevilly. C’est bien un converti, mais il n’est pas d’origine juive) et introduire une nouveauté étant que les chrétiens seront coupables du déicide de l’Esprit et complices de leur propre esclavage. Monseigneur Henri Delassus va quant à lui opposer les juifs fidèles (adhérant au Christ) et les païens talmudistes usuriers, traîtres et déicides qui en dirigeant le monde vont détruire la propriété privée et instaurer un collectivisme d’Etat. Enfin Dom Jean-Martial Besse va conjuguer l’intransigeantisme judéophobe avec l’antisémitisme d’Etat de Charles Maurras et défendre comme principe politique l’attribution à l’Eglise d’un rôle institutionnel privilégié. La Première Guerre mondiale va marquer le début de la marginalisation de la judéophobie française et le Saint-Office de 1928 va réprouver la version raciste de l’antisémitisme. Cependant il faudra attendre l’action de l’Amitié judéo-chrétienne et Vatican II pour voir s’atténuer cet antijudaïsme. Jacques Maritain, athée convertit, va se rallier à l’Action Française avant de rejeter purement et simplement toute forme d’antisémitisme même s’il restera intransigeant et antimoderne. Monseigneur Ernest Jouin va quant à lui dissocier les juifs des francs-maçons car ayant des idéaux incompatibles. Marcel de Corte va rejeter l’antisémitisme tout en soutenant qu’il faut empêcher les juifs de nuire. Xavier Vallat va défendre sous Vichy un antisémitisme d’Etat. D’autres comme Daniel-Rops vont chercher une alternative au capitalisme, socialisme et fascisme. Enfin André de la Franquerie va fermement s’opposer à Vatican II et soutenir la conversion future des juifs.

2) Dans son ouvrage, Paul Airiau ne traite pas explicitement des rapports entre la politique et la religion mais y fait parfois allusion. Selon les accusations surgies après l’émancipation, les juifs, de par leur religion «pervertie », forment un Etat dans l’Etat et ne se fondent pas dans la communauté nationale. Leur messianisme les fait rechercher le pouvoir et la puissance comme la domination universelle qui leur permettra d’imposer à leur profit leur propre ordre. C’est la version religieuse de la thématique judéophobe qui surgit après la Révolution française. Or, cette thématique est liée à la modernité politique. En effet, pour la philosophie politique libérale, il ne peut y avoir de communautés intermédiaires entre l’individu et la nation (Vous confondez ici la logique libérale et la logique républicaine. Les républicains se méfient des corps intermédiaires, accusés d’opprimer l’individu et de fausser l’expression de la volonté générale ; les libéraux, au contraire, pensent que les corps intermédiaires sont une bonne chose, car le face à face direct de l’individu et d’un État que ne freineraient aucun contre-pouvoir aurait tôt fait de réduire à néant les libertés individuelles. Les corps intermédiaires, que leur fondement soit religieux, économique ou social, n’ont aucune légitimité car leurs règles particulières s’opposent à l’égalité civile et à l’appartenance à la nation. Les catholiques ont pratiquement et conceptuellement refusé cette conception. Refusant l’individualisme et la solution pratique qu’est le libéralisme, les catholiques luttent pour imposer la nécessaire conformation de l’ordre social à l’ordre divin transmis par l’Eglise. Ils agissent alors politiquement et construisent une contre-société catholique. Ils mettent alors en œuvre des réalités non reconnues comme légitimes par l’Etat assumant le libéralisme, et diffusent une pensée antilibérale. On comprend ainsi le conflit profond qui oppose l’Eglise et l’Etat, en particulier après la victoire en 1877 des républicains, qui veulent achever de créer une société libérale. Le risque, pour les catholiques, est d’être rejetés de la collectivité nationale comme groupe antinational, prenant ses ordres à Rome et ne défendant pas les intérêts français. « Les catholiques sont français, et même plus que les non-catholiques, car il n’est pas possible d’être français sans être catholique, puisqu’il n’est de vraie France que catholique ». Par l’appel à une histoire mythologisée entretenue par les papes, il y a une transaction réelle avec la modernité politique : la collectivité est plus fondamentale que le souverain. La vraie France est catholique donc ses institutions doivent reconnaître le pouvoir de l’Eglise or ce discours s’oppose à celui des juifs qui eux se sont insérés dans une modernité politique qui les a émancipés et adhèrent majoritairement au messianisme politique français. On comprend donc ici que les catholiques aient pu combattre le judaïsme car identifié à l’image qu’ils s’en faisaient à partir des textes juifs défendant la modernité. Paul Airiau ne fait que rarement le rapprochement entre le monde politique et les questions religieuses et nous donne le sentiment qu’en dehors de la période de Vichy et depuis la Révolution française, les juifs ont été toujours mieux intégrés en France ce que justement certains catholiques se sont efforcés de dénoncer car étant selon eux un phénomène dangereux ne pouvant qu’aboutir à la destruction du monde chrétien (Jean-Baptiste Simonini, jésuite, écrit en 1806 au Père Augustin Barruel et estime que les gouvernements favorisent l’intégration des juifs alors que ces derniers, usuriers, ne font qu’appauvrir les chrétiens).

3) La lecture de cet ouvrage m’a apporté un grand éclaircissement sur la manière dont la question de la condition du peuple juif a évolué depuis la Révolution française jusqu’aux événements de la Seconde Guerre mondiale et sur les raisons pour lesquelles certaines atrocités de l’Histoire ont pu se produire. Je ne pensais pas non plus à quel point le judaïsme avait pu susciter tant de polémique et de haine dans certains milieux à la fin du XIXe siècle. Cette lecture m’a aussi permis de découvrir les divers « fondements » de la judéophobie dont je ne connaissais qu’une partie et les différentes positions que l’Eglise catholique a pu adopter depuis 1789. Elle m’a enfin montré l’aspect très répétitif, contradictoire et infondé de nombreux « arguments » prônant l’antijudaïsme en France. Les nombreux rappels historiques et biographiques de Paul Airiau précédant les essais m’ont permis de mieux comprendre les enjeux des textes et la conjoncture politique et religieuse de chaque période.

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