Fiche de lecture: Capitalisme, socialisme et démocratie, Schumpeter, 1942
17/20 : une excellente fiche de lecture, qui montre que l’on peut à la fois lire un texte attentivement, en respectant toute sa richesse, et conserver à son égard un certain recul.
Capitalisme, socialisme et démocratie est un ouvrage paru en 1942, destiné au grand public. Ce n'est pas un résumé des théories de Schumpeter mais plutôt un faisceau de réflexions qui se découpe en quatre parties: une critique de la théorie marxiste, une réflexion sur la capacité du capitalisme à survivre, puis sur les modalités de fonctionnement du socialisme, et enfin une tentative pour lier socialisme et démocratie.
I Les principales idées présentes dans l'ouvrage:
1. le processus de destruction créatrice
La destruction créatrice s'appuie en amont sur la concurrence destructrice qui est une « guerre au couteau » menée par l'entrepreneur pour se positionner en situation de monopole technique sur le marché. Cette conception s'appuie sur la critique de la théorie de l'accumulation de Marx, ou conversion de la plus-value en capital. Pour Schumpeter, la contrainte d’accumuler, afin de développer la production et d'augmenter le profit, amène fatalement à une économie stationnaire où la plus-value est ramenée à zéro. Or, le progrès technique constitue une force d'accumulation bien plus impérieuse, justement parce qu'il multiplie les possibilités de profits. La conséquence pour l'économie capitaliste en est une révolution de l'intérieur, qui force toutes les entreprises à suivre les « pionniers ». Il s'agit d'un processus organique qui affecte toute l'économie: ainsi même pour des entreprises qui en apparence sont en situation de monopole il existe une « pression virtuelle » qui leur impose de suivre un comportement identique à celui d'une situation de concurrence classique.
2. La concurrence monopolistique
Schumpeter consacre le 8e chapitre de sa deuxième partie, « Le capitalisme peut-il survivre ? », aux pratiques monopolistiques. Il s’agit d’abord de récuser les thèses qui attaquent traditionnellement les monopoles, en montrant que la rigidité des prix peut être souhaitable, et que les monopoles ne sont pas uniquement tournés vers la conservation de leur capital, négligeant le progrès économique, comme en témoigne les bureaux de recherche des entreprises géantes.
Bien qu’ils se défende de prôner les pratiques monopolistiques, arguant qu’il peut en découler du bien comme du mal, Schumpeter les justifie partiellement en montrant que l’innovation pour fonctionner doit avoir un garant, au moins temporaire, tout comme en période de guerre on peut demander une prime de risque sur les produits qu’on délivre. L’innovation qui pousse à la destruction créatrice doit donc pour assurer son rôle dynamique s’assurer une avance qui est concrétisé par le monopole temporaire.
3. la « décomposition » du capitalisme
A la différence de Marx, pour Schumpeter le capitalisme s'éteindra non à cause de ces contradictions internes mais des conséquences socio-économiques de ses succès. Les causes de déclin se concentrent autour du discrédit croissant de la fonction d'entrepreneur, qui n'assure plus le renouvellement de la bourgeoisie industrielle et commerçante et la prive de sa raison d'être. Une situation inédite de capitalisme sans bourgeoisie apparaît alors, rendant possible l'avènement du socialisme comme « type ou méthode de transformation économique » alternatif.
Comment expliquer le discrédit de la fonction d'entrepreneur? La décomposition du capitalisme est intimement liée à son incapacité à assurer la perpétuation de la « destruction créatrice » qui lui était dévolue. En effet:
· le progrès devient systématique et s'automatise: il est confié à des spécialistes est devient lui même une routine, contrastant avec « le romantisme des aventures commerciales d'antan »
· la concentration économique accompagne cette évolution par le phénomène de bureaucratisation: au fur et à mesure que les consommateurs s'habituent au changement, celui-ci est pris en charge non plus par le risque qui mettait en jeu l'honneur de l'entrepreneur mais par l'auto-financement et les études de marché
· Propriété et liberté des conventions qui avaient été les bases de la formation des institutions sociales capitalistes sont amoindries: comme les dirigeants deviennent des salariés et les propriétaires des actionnaires, chaque partie perd de vue la force d'accumulation liée à l'innovation et met alors moins d'ardeur à défendre ces institutions
4. la démocratie comme méthode
Dans la 4e partie de son ouvrage, « Socialisme et démocratie », Schumpeter s'interroge sur la possibilité de compatibilité du régime démocratique avec le socialisme défini comme « système institutionnel dans lequel l'autorité centrale contrôle les moyens de production et la production elle-même et détient par conséquent l'ensemble des leviers de commandes économiques ». En fait, comme l'indique les exemples pris dans son argumentation Schumpeter se réfère plus à la plannification indicative socialisante des démocraties européennes (par exemple le plan Marquet en 1934 en France pour lutter contre la chômage par une politique de grands travaux) qu'à la planification centralisatrice stalinienne.
La démocratie est pour lui une méthode politique, c'est à dire « un certain type d'organisation institutionnelle visant à aboutir à des décisions politiques. » En pratique, la démocratie est alors un mécanisme de lutte concurrentielle pour le vote par lequel une élite arrive au pouvoir.
Schumpeter comprend donc la démocratie en un sens restreint, en lui retranchant les idéaux démocratiques (liberté, égalité) qui lui sont classiquement associés: celle-ci a un rôle essentiellement instrumental. Pour lui, la démocratie est plus un « idéal reflété », qui sert des fins distinctes selon les lieux et les époques. Sa démonstration s'appuie ainsi sur de nombreux exemples historiques -la république de Genève brulant les hérétiques, la prudence qui a présidé la formation du mouvement social-démocrate en Allemagne en 1918-.
II Ce qu'apporte l'ouvrage à la compréhension de l'évolution des idées économiques et sociales
1. Schumpeter et Weber: l'esprit du capitalisme
Schumpeter cite à plusieurs reprises Weber dans son ouvrage, notamment dans la première partie sur la doctrine marxiste. Ainsi lorsqu'il démontre la dimension sociologique de l'analyse marxiste il n'hésite pas à avancer que « l'ensemble des faits et arguments dégagés par Max Weber s'intègre parfaitement au système de Marx », se référant à la sociologie des religions afin de la rapprocher de la conscience de classe.
Mais Weber n'est pas qu'un argument : le rôle central de l'entrepreneur chez Schumpeter fait largement écho à l' « esprit du capitalisme » développé par Weber: dans le chapitre IV de la deuxième partie, abordant « la plausibilité du capitalisme », Schumpeter aborde dans un premier point la bourgeoisie industrielle et commerçante. Le but est de démontrer la relation de cause à effet entre ordre capitalistique et accroissement de la production. Ses observations reprennent très largement celles de Weber: il montre que la particularité de ce groupe est d'être « entièrement tourné vers le côté économique de la vie », constituant un aménagement efficace, par la combinaison de la fonction d'impulsion et de sélection. La matrice de la religion est cependant absente, et Schumpeter préfère à la recherche de la prédisposition divine l'idée d'un « poker » qui associe capacités intellectuelles supérieures et hasard. Enfin et surtout, comme Weber Schumpeter assigne au capitalisme une fonction rationalisatrice.
Si tout comme Weber Schumpeter définit progressivement le capitalisme, il insiste d'abord sur sa dimension dynamique: pour lui le capitalisme est avant tout « un type ou une méthode de transformation économique », dont la « destruction créatrice »est la donnée fondamentale. Alors que Weber établit un modèle compréhensif à posteriori du capitalisme fondé sur l'idéal-type, reconstituant ainsi une généalogie de la naissance du capitalisme, il me semble que Schumpeter réutilise cette analyse comme donnée et transforme ce modèle explicatif en théorie prospective du devenir du capitalisme. L'entrepreneur a toujours un rôle central mais est pourvu d'une sorte de troisième dimension dynamique: par le progrès technique et la destruction créatrice il imprime un rythme cyclique au capitalisme, « il réforme ou révolutionne la routine de la production en exploitant une invention ».
2. Schumpeter et Keynes: le chômage
1936 Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie
Schumpeter, même s’il ne partageait pas les idées de Keynes s’y intéressait vivement : il a ainsi fait lire à ces étudiants de Harvard, alors même que cet ouvrage était décrié, la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie à sa parution en 1936. Dans cet ouvrage, Keynes oppose à la vision classique du chômage (qui le définit comme soit volontaire, soit frictionnel) celle d’un chômage résultant de l’insuffisance de la demande globale, et justifiant par conséquent de la part de l’Etat création monétaire et investissements par déficit budgétaire temporaire.
Alors que le chômage et les moyens de le résoudre sont centraux dans la théorie de Keynes, Schumpeter le considère d’abord en relation avec le progrès économique : pour celui-ci la tragédie réelle du chômage de l’époque consiste en l’impossible équation entre l’assistance aux chômeurs et hypothèque du progrès économique futur. Pourtant selon lui le capitalisme a atteint aux Etats-Unis une maturité suffisante pour garantir la sécurité des chômeurs, avancée qu’il place dans la lignée des achèvements sociaux du XIXe tels l’abolition du travail des enfants. Mais des politiques incohérentes et fragmentaires au contraire accentuent la gravité de la situation. Dans la société socialiste qu’il prévoit, au contraire, le chômage est presque inexistant car les crises sont éliminées par la planification, et à supposer qu’il en existe un ministère de la production peut réaffecter en priorité les chômeurs aux nouveaux emplois créés par le progrès technique. L’économie socialiste est en fait comparée à une entreprise géante qui serait par conséquent plus à même de gérer la masse des travailleurs, disposant d’une information plus complète pour mener des actions cohérentes et un gaspillage des ressources moindre.
Alors que Keynes se place dans une perspective de court et moyen terme, fait appel à des ressorts économiques pour lutter contre le chômage, la perspective de Schumpeter est bien différente. Celui-ci, en liant chômage et progrès économique se situe dans une histoire globale de l’humanité : les actions de l’Etat sont généralement inefficaces selon lui car elles ne font que faire ressortir les conflits d’intérêt entre secteur privé et public, ce qu’il appelle les « interférences ». De plus, si Keynes fait de la résolution du chômage le fondement de ses préconisations, pour Schumpeter bien que celle-ci fasse partie des « motifs de supériorité » de l’économie socialiste, elle n’en est aucunement la pierre de touche.
3. Schumpeter et Hayek: l’idée de démocratie
Si Keynes et Schumpeter s’opposent sur la question du chômage, l’incompatibilité de ce dernier et d’Hayek est bien plus grande. Et pourtant, il existe nombre de convergences entre les auteurs.
Ø leur définition du capitalisme ne diffère pas vraiment (pour Hayek il s’agit « d’un système reposant sur la concurrence et la propriété privée des moyens de production »)
Ø les deux sont critiques ou circonspects face à la possibilité d’une planification limitée (pour Schumpeter c’est un début vers une planification totale, pour Hayek l’introduction d’un déséquilibre) ;
Ø les deux s’inspirent de l’individualisme méthodologique
Ø on pourrait rapprocher dans leur analyse du capitalisme l’ordre spontané de Hayek et la destruction créatrice de Schumpeter, c'est-à-dire l’idée que l’ordre peut se rétablir par des crises.
Mais les deux n’assignent ni la même valeur, ni la même fonction à la démocratie. Pour Hayek c’est bien le capitalisme qui est la condition de la démocratie. Si Schumpeter ne nie pas que « la société capitaliste, parvenue à sa maturité, s’est bien qualifiée pour la tâche consistant à conduire au succès la démocratie », la démocratie mise en place est bourgeoise, et n’est qu’un des types possibles.
Si Hayek semble plus se référer à la définition classique de la démocratie et Schumpeter en proposer une version alternative, la démocratie dérive en fait pour les deux penseurs de valeurs, et n’est pas une fin en soi. Hayek est plus un libertarien qu’un démocrate (je suis d’accord avec cette caractérisation, on le voit bien dans l’extrait que nous avons étudié, mais je crois qu’il faudrait dire : plus libéral que démocrate, car il y a tout de même un État chez Hayek), la démocratie étant la condition de cette liberté : le principe démocratique permet en faisant respecter un ensemble minimal de lois de donner toute latitude à la liberté individuelle. Schumpeter fait de l’efficacité, et dans une certaine mesure l’adéquation des individus avec la société dans laquelle ils ont choisi de vivre la valeur dominante. Dans cette perspective la démocratie en tant qu’institution doit se cantonner à un champ politique restreint et ne pas interférer avec le Conseil Général en charge de l’économie. En tant que procédure de compétition pour la direction, elle doit surtout assurer le prestige de la bureaucratie en charge des affaires.
III Ce que m'a apporté la lecture de cet ouvrage:
J'avais étudié Schumpeter en économie au lycée et j'avais gardé l'image du penseur du progrès technique, d'un économiste très spécialisé dans le domaine de l'innovation. J'ai été d'autant plus étonnée de découvrir un ouvrage qui témoigne d'une telle hauteur de vue historique et prospective, et qui utilise avec une telle aisance les champs économiques, psychologiques, sociologiques et culturels. Ainsi dans le chapitre XI de la 2e partie, « la civilisation du capitalisme », Schumpeter enrichit son argumentation sur le capitalisme comme force qui propulse la rationalisation du comportement humain en se basant notamment sur ce qu'il appelle « l'art capitaliste », ligne de Giotto-Masaccio-Vinci-Michel Ange-Vinci qui se poursuit ensuite par la liquidation même de cette rationalité par Ingrès et Delacroix, puis Cézanne, Picasso et Matisse. La diversité des exemples historiques utilisés témoigne elle aussi d'une érudition qui donne de l'ampleur à ces théories, d'autant plus qu'elle s'appuie sur un art de la pédagogie et de la formule frappante (« le dragon capitaliste frappé par le Saint Georges prolétarien », « le socialisme: évolution ou révolution », « le monastère, nursery des intellectuels du monde médiéval »...)
« Le capitalisme peut il survivre? Non, je ne crois pas qu'il le puisse ».
Je n'avais pas du tout conscience avant cette lecture du consensus autour de « l'atmosphère d'hostilité qui baigne le capitalisme » aux Etats-Unis : j’avais préjugé que cette critique était moins virulente qu’en Europe. . J'ai d'abord été très étonnée que Schumpeter, alors professeur à Harvard envisage avec sérieux les raisons de la non-adhésion des Etats-unis au socialisme en 1938, en faisant un exemple de situation d'immaturité. Certes après recherches, l'ouvrage a été écrit durant l'été 1938 alors que le PIB des Etats-unis était encore inférieur de 10% à son niveau de 1929, et avant que la guerre permette la reprise des exportations américaines, mais il n'a pratiquemment pas été modifié lors des éditions de 1942 et 1946, affirmant même dans la préface de cette dernière contre ceux qui l'accusent de défaitisme que « nous sommes en présence d'une de ces situations dans lesquelles l'optimisme n'est pas autre chose que l'une des formes de la défection ». Dans la postface de 1949, « Ultima Verba : la marche au socialisme », bien qu’il se défende de prophétie, et se pose plutôt comme un observateur de tendance séculaire, il ne fait que réaffirmer ses positions.
Schumpeter m'est apparu comme un penseur hétérodoxe et provocateur, « économiste hérétique » qui peut se permettre dans le même ouvrage de mettre en valeur la dette de Marx à l'égard de Ricardo, contester la concurrence parfaite, critiquer la possibilité même de lutter contre le chômage, mener une critique de fond contre le marxisme pour aboutir à regret à la même conclusion de l'avénement du socialime. Le temps de cet avénement diffère d'ailleurs largement selon les parties de son ouvrage: d'une dizaine d'années dans le 3e partie à un siècle dans la conclusion de la 2e partie(« il n'existe pas de raisons purement économique interdisant au capitalisme de franchir avec succès une nouvelle étape »).
De plus au sein de sa réflexion générale se loge nombre de commentaires particulièrement intéressants: par exemple au début de la deuxième partie lorsque avec force d'indicateurs il tente de démontrer le taux de croissance amené par l'organisation capitalistique il déplore qu'il n'y ait pas un « indice de satisfaction des besoins », ce qui se retrouve aujourd'hui dans les recherches pour mesurer le bonheur. A la fin de sa première partie sur la thèse marxiste il bat ainsi en brèche l'idée même d'impérialisme en montrant qu’il ne correspond nullement à un repli sur un empire en période de crise du capitalisme, mais plutôt à une période de capitalisme primitif qui conjugue appât du gain et protectionnisme économique. Enfin, l’analyse de l’intellectuel dans la « la sociologie de l’intellectuel », chapitre 12, partie II, de la façon dont il grignote les assises du système dont il fait partie, l’analyse qui est faite de l’incapacité du capitalisme à réguler une instance qui ne reflète que trop l’importance accordé à la liberté montre bien la capacité qu’a Schumpeter a enrichir un propos très cohérent de multiples applications.
L'ouvrage a, je trouve, une dimension très exotique car la rigueur des démonstrations et l'intelligence de ses prévisions contraste avec la totale contradiction qu'a apporté l'histoire à ses thèses sur le maintien de la démocratie au sein du socialisme ou la disparition du capitalisme. J’aime beaucoup cette phrase, qui témoigne de votre recul et d’un mélange intéressant d’attitude critique et compréhensive face au texte. De même, l’archaïsme apparent de la tendance inéluctable de la société capitaliste à passer au socialisme se mêle à une réflexion subtile et beaucoup plus moderne qu’il n’y parait, notamment ces réflexions sur la gestion des entreprises géantes, par exemple la nécessité dans l’économie socialiste d’un système de punitions et récompenses pour en assurer l’efficacité. Au final, Schumpeter m’a permis de saisir, je pense, de saisir les enjeux des débats de la pensée économique et sociale aux Etats-Unis dans les années 30/40 car c’est un ouvrage qui reprend vraiment les auteurs et fait de leur critique la base d’une pensée à la fois pratique et globale.
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